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vendredi 23 décembre 2016

Mediapart - Attentat de Nice: le terroriste a pu procéder à onze repérages

La caméra de vidéo-surveillance n°173 enregistre le camion se présentant face à la pergola, sur la promenade des Anglais, lors de repérages effectués le 13 juillet, à 6 h 56 du matin. © DR













Les polémiques nées après l’attentat du 14 juillet à Nice ont masqué les ratés de la politique sécuritaire de Christian Estrosi. Ainsi le terroriste a-t-il pu circuler à de multiples reprises. Nous révélons qu'il a même conduit, à trois occasions et durant une trentaine de minutes, son 19 tonnes sur le trottoir de la promenade des Anglais, pour calculer ses trajectoires le soir de son crime. La scène était à chaque fois filmée, mais la police municipale n’a pas réagi.

Ce matin-là, nous sommes le 13 juillet, une lumière en surplomb inonde le cadre, se réfléchit dans ce qu’on devine être de la buée. Il est 6 h 55 et le soleil se lève sur la promenade des Anglais. Située à l'angle du boulevard Gambetta, la caméra 173 – une des 1 257 qui surveillent Nice – enregistre les lueurs de l’aube, les trois badauds profitant de la Prom’ déserte et ce camion blanc qui s'invite sur la vidéo.

Un poids lourd de 19 tonnes roule sur la chaussée, malgré l'arrêté municipal interdisant la circulation des véhicules six fois moins gros dans cette partie de la ville. Ses onze mètres de long et ses deux mètres cinquante de large passent difficilement inaperçus. D’autant plus lorsque le semi-remorque de marque Renault se hisse sur le trottoir, y avance à vitesse réduite et finit par se garer le long des barrières du bord de mer, sa cabine faisant face à une pergola, située à hauteur de l’hôtel Negresco.



Il est 6 heures et 56 minutes. La portière conducteur s’ouvre, le chauffeur descend, se dirige vers l’arrière de son camion, ouvre un des deux vantaux. Sur un procès-verbal en date du 20 juillet, l’officier de la Sous-direction antiterroriste (Sdat) de la police judiciaire qui décortique les enregistrements vidéo reconnaîtra à propos du conducteur qu’à ce moment-là, « la distance de la caméra ne nous permet pas de voir ce que fait ce dernier ».

Au bout de trois minutes, l’homme remonte dans sa cabine, redémarre, effectue une manœuvre dans le but de mieux s’aligner face à la pergola. Il essaie alors de passer en dessous. En vain : son camion est trop haut. Il est maintenant 7 heures. Le 19 tonnes entame une marche arrière, descend du trottoir.
Une fois sur la chaussée, il poursuit sa route sans plus s’arrêter. La caméra 173 qui a immortalisé la scène le perd de vue alors qu’il emprunte le quai des États-Unis.
Un poids lourd a circulé sur la promenade des Anglais fermée à la circulation des camions, est monté sur un trottoir réservé aux piétons, s'est approché dangereusement de la pergola sous laquelle les touristes ont le loisir de se reposer, assis sur des bancs. Le chauffeur a pris son temps pour estimer ses trajectoires. Durant cinq minutes, de façon manifeste, l’individu n’effectue aucune livraison aux hôtels et restaurants situés sur la plage en contrebas. Il ne fait rien à part enfreindre la loi municipale. La scène est immortalisée par une caméra vidéo. Mais au centre de supervision urbain (CSU) de la ville de Nice, personne ne réagit.


Le lendemain, jour de la fête nationale, 30 000 personnes sont attendues sur la promenade des Anglais pour profiter du feu d’artifice. En fin de journée, alors que la nuit n’est pas encore tombée, l’endroit grouille déjà de passants. Parmi eux, un certain Mohamed Lahouaiej Bouhlel se prend en photo sous une pergola. Il est 19 h 25.
Deux heures plus tard, il monte à bord du camion blanc, garé dans un quartier périphérique. À 22 h 32, son poids lourd s’engage sur la Prom’. Il prend de la vitesse. À 22 h 33, alors que les voitures sont immobilisées dans un embouteillage sur la chaussée, le 19 tonnes roule sur le trottoir, ses feux de circulation éteints. Il renverse ses premiers piétons. Le semi-remorque entre alors dans le champ de la caméra 173, effectue plusieurs embardées de droite à gauche afin de faucher un maximum de personnes. C’est un carnage. Les corps sont happés sous les roues.
À 22 h 34, l’opérateur vidéo au CSU fait zoomer la caméra 173 sur le camion qui se dirige sur la pergola. Sauf que, devant l’obstacle, il bifurque sur la chaussée et, une fois la structure dépassée, fait une embardée pour retourner sur le trottoir rouler sur des adultes et des enfants. Après quelques derniers slaloms, les plus meurtriers, le camion cale et Mohamed Lahouaiej Bouhlel est abattu par des policiers. Son acte terroriste a causé la mort de 86 personnes. Alors qu’un attentat sur un mode opératoire identique, très prisé des djihadistes, a fait 12 morts à Berlin lundi 19 décembre, Mediapart détaille la facilité déconcertante avec laquelle le terroriste niçois a réussi à préparer son crime.

Les séances de repérage de Mohamed Lahouaiej Bouhlel avaient démarré deux jours avant la séquence devant la pergola au petit matin. Ce 11 juillet, le même véhicule, immatriculé 7794 XN 94, roule sur la promenade des Anglais, feux de détresse allumés, de manière à faire croire cette fois qu’il s’apprête à livrer des marchandises. Déjà, à cette occasion, il monte sur le trottoir bordant la mer, fait mine de se garer puis repart.
Le semi-remorque se paye le luxe d’effectuer un demi-tour, toujours sur le trottoir, et de repartir en sens inverse. Il s’immobilise quelques instants devant l’entrée du casino Ruhl, manœuvre de nouveau et finit par rejoindre la chaussée, au bout d’un quart d’heure durant lequel il n’aurait jamais dû rouler sur cette partie uniquement piétonnière. La scène se déroule le 11 juillet, peu avant dix heures du matin. Le même jour, à midi, à 14 h 30, 22 h 30 et à 23 heures, le camion repassera à quatre reprises sur la promenade des Anglais mais, ces fois-là, il n’enfreindra qu’une seule loi : l’interdiction faite aux véhicules utilitaires de circuler sur la chaussée. Au moins, il n’est pas remonté sur le trottoir.
Le 12 juillet, après un premier passage sur la chaussée de la Prom’, le poids lourd s’aventure sur la voie de bus puis de nouveau sur le trottoir. Là, feux de détresse allumés, il roule aux côtés de joggeurs matinaux, passant un quart d’heure sur cette zone réservée aux piétons, toujours sous l’œil des caméras, mais sans jamais alarmer la sécurité. Dans le téléphone du chauffeur, les policiers retrouveront une photo horodatée de ce jour et de cette heure – il est 6 h 44 – de la fameuse pergola prise depuis l’intérieur de la cabine du semi-remorque.

Le 13 juillet, jour où le chauffeur vérifie au petit matin s’il est possible de passer sous la structure en fer forgé, le 19 tonnes refait un passage sur la chaussée, dans le courant de la soirée. « En tout et pour tout, il est constaté que le camion a circulé à onze reprises sur la promenade des Anglais entre le 11 juillet 2016, moment où le véhicule apparaît pour la première fois dans le champ de vision des caméras de la ville de Nice, et le 14 juillet 2016, avant de servir comme arme par destination lors de l'attentat commis ce même jour en soirée », comptabilise l’enquêteur de la Sdat dans son PV précité.
Le policier constate que le terroriste a « effectué des essais sur le trottoir bordant la mer de la promenade des Anglais, notamment en repérant les accès pour monter dessus, Il s'est même présenté devant une pergola fixe avec son camion afin de vérifier si celui-ci peut passer en dessous ». Interrogé par Nice-Matin sur les repérages du terroriste dès le 20 juillet, Christian Estrosi, président LR de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), ancien maire de Nice, devenu premier adjoint en charge notamment de la sécurité, avait éludé le sujet : « Si tous ceux qui passent deux fois sur la promenade des Anglais étaient des criminels… On ne peut pas supposer le pire à chaque fois. »

Le théorème Pasqua

Christian Estrosi a toujours évité d’évoquer la scène de la pergola, longue de cinq minutes et enfreignant toutes les règles qu’il a lui-même édictées. Une séquence difficile à défendre pour celui qui cherche volontiers à endosser le costume d’un monsieur Sécurité. Et qui, au lendemain des attentats de Charlie-Hebdo, s’était étonné que la préfecture de police n’ait pas réussi à appréhender les tueurs : « Je suis à peu près convaincu que si Paris avait été équipé du même réseau [de vidéosurveillance] que le nôtre, les frères Kouachi n’auraient pas passé trois carrefours sans être neutralisés et interpellés », avait-il déclaré à l’époque, lors d’un conseil municipal.



Alors, dans la semaine qui a suivi l’attentat du 14-Juillet, l’ancien édile a multiplié les contre-feux. Distillant dans la presse les éléments matériels et langagiers qui appuyaient sa version des faits, le président de la région Paca a appliqué le « théorème Pasqua », selon lequel « quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne plus rien ». Dès la nuit du drame, il a remis en cause les effectifs de police nationale, accusant le gouvernement d’avoir failli. Puis, pendant plusieurs jours, ont filtré dans la presse une série de documents, dont une lettre rédigée par ses soins et datée du 13 juillet, dans laquelle il réclamait à François Hollande « un grand plan d’urgence pour protéger les policiers et leur donner les moyens d'agir ».

Mais ce sont évidemment les photos publiées par Libération le jeudi 21 juillet qui ont précipité les événements. On y voit des policiers municipaux, et non nationaux, assurer la circulation, les premiers venant de relever les seconds. Avec ces images issues de la vidéosurveillance de la ville, et profitant d’une communication hasardeuse du ministère de l’intérieur qui affirmait le contraire, Christian Estrosi a eu beau jeu de crier au « mensonge d’État » et de se draper dans le costume de « l’élu local révolté ». Pas une fois l’ancien ministre n’a jugé bon de mentionner le fait que le dispositif visible sur ces images était très exactement celui prévu lors des réunions préparatoires auxquelles lui-même, premier adjoint en charge de la sécurité de Nice, n’a pas assisté.

Selon la patronne de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), Marie-France Monéger-Guyomarc’h, auditionnée le 6 septembre par la commission des lois de l’Assemblée nationale, « il était normal qu’à partir de 21 heures l’on trouve à l’angle du boulevard Gambetta et de la promenade des Anglais deux policiers municipaux devant un barrage qui déviait la circulation ».

Expliquant que le dispositif mis en place le soir du 14-Juillet répondait ni plus ni moins à une convention signée en 2013 entre le préfet des Alpes-Maritimes et le maire de Nice d'alors, un certain monsieur Estrosi, la cheffe de « la police des polices » en détaillait longuement les contours, dans le but de faire taire une polémique construite de toutes pièces : « La clé de répartition normale étant que la police municipale assure la circulation et la police nationale la surveillance générale, avec une exception cependant, précisément pour le 14 juillet, puisque, à Nice, la police municipale participe traditionnellement au défilé de l’après-midi et que les défilants sont ensuite invités à la garden-party du maire. »

En clair, il était normal de trouver des policiers municipaux à l’angle du boulevard Gambetta et de la promenade des Anglais à partir de 21 heures, les policiers nationaux n’ayant relevé les municipaux dans l’après-midi que pour leur permettre de participer à la garden-party. Une dérogation accordée, en son temps, pour faire plaisir au maire Estrosi… Pour conclure, la patronne de l’IGPN estimait que les polémiques étaient « le fruit d’une mauvaise compréhension et interprétation des informations ».

Christian Estrosi ne s’est pourtant pas arrêté là. Jugeant que le rapport de l’IGPN n’était pas « de nature à répondre aux questions qui restent en suspens et à notre volonté d’obtenir la manifestation de la vérité », l’ancien maire de Nice continue, cinq mois plus tard, à pointer la responsabilité du gouvernement en évitant soigneusement de répondre aux questions soulevées par les repérages du terroriste. Comment un camion de 19 tonnes, interdit sur la promenade des Anglais, a-t-il pu y circuler à onze reprises sans jamais être inquiété ? Comment expliquer que, par trois fois, il soit monté pendant de longues minutes sur l’esplanade, sans jamais que sa police municipale ne tire les conséquences de ce qu’elle voyait sur les images de vidéosurveillance ?
Ces questions ont pourtant été posées à plusieurs reprises au nouveau maire de Nice, Philippe Pradal. Le 13 octobre dernier, en conseil municipal, l’ancien premier adjoint de Christian Estrosi, Benoît Kandel, passé à l’opposition divers droite, interpellait de nouveau l’édile à ce sujet. « Le groupe “Mon Parti c’est Nice” vous a demandé par écrit en juillet d’installer une commission d’enquête municipale pour faire toute la lumière sur la préparation et sur les mesures prises par la ville de Nice pour sécuriser cet événement, rappelait-il. Évidemment, vous avez balayé de la main cette requête. » 
Dans un long courrier adressé à Olivier Bettati, lui aussi membre du groupe “Mon Parti c’est Nice” et élu Front national à la région PACA, Philippe Pradal répondait point par point aux accusations de l’opposition locale, affirmant notamment considérer « qu’il ne peut exister de commission d’enquête municipale dans la mesure où des enquêtes judiciaires sont ouvertes ».
Dans la même missive, le maire de Nice saluait « le rôle stratégique » joué selon lui par le centre de supervision urbain. « C’est grâce aux caméras de la ville que des informations précises ont pu être données aux équipages présents sur place, que des levées de doutes ont permis de mettre fin aux rumeurs de fusillade et de prise d’otage et de s’assurer que l’auteur n’avait pas de complice direct le soir du drame », écrivait-il.
Pour Benoît Kandel, ce ne sont pas les 1 257 caméras réparties dans toute la ville qui doivent être mises en cause, mais bien l’usage qui en est fait. « Quand vous avez une belle Ferrari, mais aucun pilote pour la conduire, ça ne sert à rien », dit-il. Lancé en 2010, le centre de supervision urbain de Nice est la fierté du président de la région PACA qui n’a cessé de communiquer sur son efficacité. Selon le budget primitif de la ville de Nice pour 2016, 4,18 millions d’euros étaient encore consacrés l’an passé au développement de la vidéosurveillance.

En dépit de ce déploiement de moyens exorbitants et alors que les caméras du CSU sont censées êtres contrôlées 24 heures sur 24 par les agents de la police municipale de Nice, Mohamed Lahouaiej Bouhlel a manœuvré son camion sur le trottoir de la promenade des Anglais pendant une trentaine de minutes cumulées, à trois reprises, en toute impunité.

Le rendez-vous avec « Christian »

Dans un premier temps, le flot de contre-feux agités par le président de la région PACA a été efficace. Acculé, le ministère de l’intérieur a réagi à plusieurs reprises à l’emporte-pièce, répondant avec des bouts d’information, sans mettre en perspective. Clairement, il a tendu le bâton pour se faire battre. Mais une fois la frénésie médiatique passée, les enquêtes judiciaires suivent leur cours. Et certaines pourraient s’avérer ennuyeuses pour Christian Estrosi.
Le témoignage de Sandra Bertin par exemple, qu’il a brandi en preuve de ce qu’il continue de qualifier de « mensonge d’État », risque de se retourner contre lui. Une semaine après le drame, cette policière municipale, responsable du centre de supervision urbain de Nice, avait accusé dans Le Journal du dimanche le ministère de l’intérieur d’avoir exercé des pressions sur elle afin qu’elle modifie son rapport sur le déploiement des forces de l’ordre le soir du 14 Juillet.
« Le lendemain des attentats, le cabinet du ministre de l'Intérieur a envoyé un commissaire au CSU qui m'a mise en ligne avec la Place Beauvau, déclarait-elle à l’hebdomadaire. J'ai alors eu affaire à une personne pressée qui m'a demandé un compte-rendu signalant les points de présence de la police municipale, les barrières, et de bien préciser que l'on voyait aussi la police nationale sur deux points dans le dispositif de sécurité. Je lui ai répondu que je n'écrirais que ce que j'avais vu. [...] J'ai été harcelée pendant une heure [...]. À tel point que j'ai dû physiquement renvoyer du CSU l'émissaire du ministère ! »
Une mise en cause qu’elle réitérait lors d’une conférence de presse spectaculaire. À la suite d’une plainte déposée conjointement par la policière municipale, le maire de Nice et son premier adjoint, une enquête était ouverte par l’IGPN. Elle est désormais close. Selon nos informations, l’« abus d’autorité » que dénonçait Sandra Bertin n’a pas été avéré.
Bernard Cazeneuve, encore ministre de l’intérieur à l’époque, a porté plainte pour diffamation contre la jeune femme. Elle doit comparaître le 4 janvier devant la 17echambre du tribunal de grande instance de Paris, où elle sera jugée en citation directe. Fin juillet, Le Monde s’est fait l’écho d’attestations transmises à la justice corroborant la version de Sandra Bertin. « Je l’ai entendue dire “je ne mettrai pas ce que je n’ai pas vu aux écrans” », affirme ainsi un témoin de la scène. « J’ai rapidement compris qu’il y avait divergence d’opinion sur la façon de rédiger le document », assure un employé municipal cité par le quotidien.
L’Obs avait, lui, relevé les contradictions dans la version de la jeune femme, soulignant que les policiers venus la voir étaient envoyés par le directeur de la sécurité publique et non par la place Beauvau. Son avocat, MeAdrien Verrier, expliquait alors que les interlocuteurs de sa cliente s’étaient présentés à elle comme travaillant pour le ministère de l'intérieur… Joint par L'Obs, il confirmait que Sandra Bertin avait bien été victime de pression de la part de ces deux personnes. « Il n'arrêtait pas de lui demander de modifier le rapport, d'ajouter des informations, expliquait-il. À un moment elle a voulu sortir fumer une cigarette et ils ne l'ont même pas laissée. »
L’enquête de Mediapart permet de reconstituer la scène qui s’est jouée le 15 août et infirme une partie des déclarations de la policière municipale. Comme l’a déjà précisé Marie-France Monéger-Guyomarc’h, la patronne de l’IGPN, lors de son audition du 6 septembre à l’Assemblée nationale, « la Direction centrale de la sécurité publique (DCSP) […] a sollicité le centre de supervision urbain pour trouver des informations qui lui permettraient de répondre à une rumeur qui commençait à se répandre sur les réseaux sociaux. […] c’est dans ce cadre que la DCSP a demandé à la police municipale de visionner certaines images. »
La rumeur prétend que la police aurait laissé passer le camion meurtrier, pensant qu’il allait livrer des glaces. Mais face au commissaire de Menton envoyé par sa direction départementale, Sandra Bertin, éprouvée par une nuit blanche de travail et les horreurs vues à l’écran, ne comprend pas le but de cette mission. La policière municipale s’étonne, croit déceler « une manœuvre », dit que le fait de regarder les images de vidéosurveillance n’est « pas sain » car « cela pouvait nuire à monsieur Estrosi ». Sait-elle déjà que le camion a commis les jours précédents plusieurs infractions sur la promenade des Anglais ?
Toujours est-il que la jeune femme insiste pour rédiger un rapport, histoire de laisser une trace. Le visionnage des bandes prend d’autant plus de temps qu’il faut alors tout retranscrire. La Direction centrale de la sécurité publique s’impatiente, téléphone pour savoir s’il y a du neuf. Au bout d’une heure, le commissaire de Menton devant assister à une réunion, il est remplacé par un commandant niçois.
En tout, la scène s’étale de 16 heures à 18 heures. Durant ce laps de temps, la Direction centrale de la sécurité publique téléphone à six reprises, mais toujours au commissaire de Menton ou au commandant de Nice, jamais à Sandra Bertin. Tous les témoins évoquent une scène qui se déroule dans le calme. Voilà pour le harcèlement évoqué par la policière municipale. « Elle est dépassée, elle se fait un film », estime une source proche du dossier, qui ne l’accable pas.
Lorsque Bernard Cazeneuve avait vertement réagi aux accusations de Sandra Bertin, celle-ci avait reçu le soutien de Christian Estrosi qui s’était écrié dans un communiqué cosigné avec le maire de Nice : « Nous rejetons les accusations scandaleuses du ministre d'instrumentalisation des propos d'un agent dans un contexte aussi terrible. »
La proximité de la responsable du CSU – par ailleurs secrétaire générale du Syndicat autonome de la fonction publique territoriale de Nice et candidate au poste de cheffe de la police municipale – avec les édiles niçois est indéniable. Alors que, ce fameux 15 juillet, ils sont en train de regarder les images de vidéosurveillance, Sandra Bertin fait sortir le commandant de police du bureau. Elle doit changer de robe. Elle a « rendez-vous » après son travail « avec Christian », lui dit-elle, avant de se reprendre : « Avec monsieur Estrosi. » Il s’agirait d’une visite de l’homme politique aux différents responsables municipaux.
Le 4 janvier, Sandra Bertin sera seule à se défendre de la diffamation que lui reproche Bernard Cazeneuve, aujourd’hui premier ministre. Pendant ce temps, « Christian »poursuit sa campagne. Invité dimanche 11 décembre sur BFM-TV, le président de la région PACA invoquait de nouveau l’argument du système de reconnaissance faciale, refusé selon lui par le gouvernement, alors qu’il « aurait pu peut-être éviter un certain nombre de drames ». Pourtant, le système de reconnaissance faciale n’aurait en aucun cas permis d’éviter l’attentat du 14-Juillet, le terroriste étant inconnu des services de renseignement. Qu’importe, le président de la région PACA réitère de plus belle ses propos après la tragédie de Berlin.
Un argument à manier avec prudence. Dans l’ordinateur de Mohamed Lahouaiej Bouhlel figure un lot de photos prises sur la promenade des Anglais le 15 août 2015. Pour ce qui ressemble à un premier repérage, l’apprenti terroriste se désintéresse des célébrations pour photographier la foule de dos sur la Prom’ en train de regarder le feu d’artifice ou encore les infrastructures temporaires disposées sur le trottoir. Parmi ces images, Mediapart a déniché un selfie du futur tueur aux côtés d’un homme tout sourires dans son costume noir et sa chemise blanche immaculée. La photo, prise de nuit, est floue, mais un système de reconnaissance faciale n’aurait eu aucun mal à identifier l’individu aux côtés de Mohamed Lahouaiej Bouhlel. Il a exercé comme maire de Nice.
Le futur tueur de Nice, Mohamed Lahouaiej Bouhlel, alors inconnu des services se fait photographier en compagnie de Christian Estrosi, le soir des festivités du 15 août 2015. © DR


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