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jeudi 29 janvier 2015

Mediapart - Le grand rabbin Korsia: «L’islam, comme toutes les religions, doit s’adapter à la matrice de la France laïque»

|  Par François Bonnet et Carine Fouteau

Après les attentats de Paris, Mediapart s'est entretenu avec le grand rabbin de France. Haïm Korsia considère que la mobilisation massive du 11 janvier a recréé un « sentiment d’appartenance à une espérance commune ». L'antisémitisme ne découle pas d'une quelconque interprétation de l'islam, estime-t-il. Mais cette religion pâtit, selon lui, d'un « problème de représentation ».

Le grand rabbin de France, Haïm Korsia, a été élu à ce poste en juin 2014, après avoir été « aumônier général israélite des armées » depuis 2007. Après les attentats de Paris, qui ont fait vingt morts et, parmi les dix-sept victimes, quatre parce qu'elles étaient juives, il considère que les manifestations du 11 janvier, qui ont rassemblé plusieurs millions de personnes, ont recréé un « sentiment d’appartenance à une espérance commune ». L'antisémitisme ne découle pas d'une quelconque interprétation de l'islam, estime-t-il. Mais cette religion, ajoute-t-il, pâtit d'un « problème de représentation ».

Après la manifestation du 11 janvier, je dirais : plus aucun juif n’est seul en France. Cette marche a donné lieu à une reconstruction de ce qu’est la communauté nationale. Peu importe les motivations. S’il y avait eu juste Vincennes, sans Charlie Hebdo, je ne suis pas sûr que la mobilisation aurait été la même. Peu importe. Le fait est qu’il s’est passé quelque chose de l’ordre du ré-enchantement de l’idée de fraternité. C’était très fort, et nécessaire, ce sentiment d’appartenance à une espérance commune.


Cela dit, ces attaques sont un vrai traumatisme. Traumatisme de ceux qui les ont vécues directement mais également de tous ceux qui se rendent régulièrement dans ce supermarché casher, ou dans d’autres. Tous ceux-là se disent : « Ça aurait pu être moi. » Quand vous dites « Je suis Charlie », cela signifie « spirituellement je me sens être comme Charlie », cela ne fait pas de vous un dessinateur. Quand vous dites « Je suis juif de Vincennes », vous l’êtes vraiment. Des dizaines de personnes m’ont dit : « J’étais dans cette boutique il y a un jour, ou j’avais prévu d’y aller. » Chacun se voit potentiellement touché. Il s’est produit une véritable identification car l’acte d’acheter du pain ou des produits pour le shabbat, c’est l’acte de base de tout juif qui respecte un petit peu shabbat.

Je suis allé rendre visite aux personnes des magasins d’à côté. Je leur ai acheté des chocolats et des gâteaux, parce que acheter cela veut dire revenir dans la vie normale. Aujourd’hui, après la manifestation du 11 janvier, plus aucun juif et, plus largement, plus aucun citoyen n’est seul. Je veux revenir à cette idée. Seul, c’est-à-dire victime de l’indifférence. Après la tuerie des soldats de Montauban, les cérémonies mortuaires ont rassemblé quelques centaines de personnes, tout au plus, sur le pont Alexandre-III à Paris. Après Toulouse, les responsables politiques étaient présents, pas les Français. L’indifférence collective nous a fait basculer dans l’isolement.

Comment expliquez-vous cette « indifférence » ? La liez-vous à une résurgence de l’antisémitisme en France ?

Elle relève d’une forme d’acceptation, de banalisation insupportable, comme si les juifs devaient payer ce tribut à la situation dans le monde. Au fond, comme s’ils étaient responsables des préjugés qu’ils subissent. Lorsque les synagogues ont été attaquées en juillet dernier, un responsable politique vert a dit : « Si les synagogues se comportent comme des ambassades, c’est normal qu’on les traite comme des ambassades. » Cette idée d’une responsabilité rejetée sur la victime est insoutenable. Le meurtre d’Ilan Halimi, ainsi que les récentes agressions à Créteil, ont montré que les préjugés les plus éculés sur les juifs et le pouvoir, les juifs et l’argent, se propagent. On observe une forme de radicalisation de certaines personnes qui estiment qu’il n’existe plus de passerelles entre elles et le reste de la société.

Dans l’espace public, différents responsables politiques et intellectuels diffusent l’idée selon laquelle il y aurait un « problème musulman » en France. Considérez-vous comme Alain Finkielkraut que ce « problème » fabriquerait de l’antisémitisme et comme Pierre-André Taguieff qu’il existe un « nouvel antisémitisme », venant des « jeunes des quartiers » plutôt que de l’extrême droite ?

Ce « nouvel antisémitisme », cela fait quinze ans qu’on en parle. Je ne pense pas qu’il faille raisonner de cette manière. Quand l’antisémitisme venait de l’extrême droite, on savait à quoi cela faisait référence. L’antisémitisme venu de personnes elles-mêmes discriminées, elles-mêmes victimes de racisme, c’est effectivement plus compliqué à théoriser. Il est plus difficile de mettre les personnes à la fois dans la case victime et dans la case méchant.

L’antisémitisme prend sa source dans ce qui se passe dans le monde. Ce n’est pas une question d’interprétation de l’islam. Il existe un antisémitisme véhiculé par certaines chaînes de télévision ou par Internet qui reprennent des programmes de certains pays musulmans. J’ai demandé au président du CSA d’être particulièrement vigilant. Mais je ne pense pas du tout que telle ou telle religion, ou telle ou telle communauté religieuse, pose problème. Il y a certes un problème de représentation de l’islam, mais cette analyse d’un « problème musulman », je ne m’y reconnais pas. Je passe mon temps à parler avec des musulmans. Je n’ai jamais eu le sentiment que l’islam portait une haine de quiconque.

 

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