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jeudi 18 décembre 2014

Cuba: Obama fait le choix du pragmatisme

|  Par Thomas Cantaloube

En annonçant la  normalisation des relations entre les États-Unis et Cuba, le président américain ne fait rien d'autre que ce qu'il a fait depuis le début de son double mandat. Il applique une politique pragmatique à forte portée symbolique – mettre fin à 50 ans politique bornée –, mais à faible coût politique. Il renforce ainsi le clivage démocrates-républicains et espère voir de tels choix rejaillir de manière étincelante sur son bilan.

Peu de dirigeants politiques illustrent aussi bien l’adage « Faire campagne en vers, gouverner en prose » que Barack Obama. Et la décision qu’il a annoncée, mercredi 17 décembre 2014, de normaliser les relations entre Washington et La Havane s’inscrit parfaitement dans cette approche de la politique. Si le symbole de la « normalisation » entre les États-Unis et Cuba, après plus de cinquante années de glaciation et d’agressions, est très fort, il s’agit néanmoins d’un choix purement pragmatique de la part du président américain.
Dans son annonce télévisée, Barack Obama n’a pas justifié son choix d’ouverture dans les termes habituellement utilisés par les personnalités politiques américaines de « mettre fin à la dictature », ou « d’apporter la liberté au peuple cubain ». Au contraire, il a choisi de critiquer cinq décennies de politiques américaines : « Nous allons mettre fin à une approche dépassée qui, pendant plusieurs décennies, n’est pas parvenue à faire avancer nos intérêts. (…) Les Américains, pas plus que les Cubains, ne bénéficient d’une politique rigide enracinée dans des événements qui se sont produits avant que la plupart d’entre nous ne soyons nés. Notez que nous avons des relations avec la Chine depuis 35 ans – un pays bien plus important lui aussi gouverné par un parti communiste. Il y a plus de vingt ans, nous avons rétabli des relations avec le Viêtnam, alors que nous y avons mené une guerre qui a tué plus de soldats américains que n’importe quel autre conflit de la guerre froide. »
S’il faut reconnaître à Obama l’audace d’avoir enfin mis fin à une politique bornée et, comme il le dit lui-même, parfaitement improductive, le reste de sa décision s’appuie sur une lecture pragmatique des événements politiques.
  • Les changements démographiques
Avant l’arrivée des premiers exilés cubains dans les années 1960, Miami était une petite cité provinciale sans envergure. Aujourd’hui, c’est une mégalopole de premier ordre aux États-Unis, mais aussi pour le continent sud-américain qui s’en sert de « hub ». Cette transformation géographique s’est également accompagnée d’une transformation électorale : la politique cubaine, menée par des exilés anti-castristes, s’est insérée dans la politique américaine, et la Floride a occupé une place capitale sur l’échiquier électoral américain pendant un demi-siècle. Aucun homme politique avec des ambitions au niveau national ne pouvait se passer des voix des électeurs cubano-américains de Floride, ni lutter contre la machine médiatique mise en place par les élus d’origine cubaine.
Résultat : tous les candidats à la présidence des États-Unis ou à des postes importants au Congrès ou dans l’administration devaient passer sous les fourches Caudines de la politique réactionnaire d’une poignée d’anciens exilés cubains, et se prononcer en faveur de l’embargo et du maintien de l’isolement de l’île.
Les "vieilles américaines" continueront-elles à sillonner Cuba ? (La Havane, août 2007) © Thomas Cantaloube
Les "vieilles américaines" continueront-elles à sillonner Cuba ? (La Havane, août 2007)Les choses ont commencé à changer – lentement – au début des années 2000. Les nouveaux « balseros » cubains n’avaient connu que le régime de Castro et, s’ils ne l’aimaient pas particulièrement, ils ne le considéraient pas non plus comme une abomination, juste comme un échec politico-historique. Tous ces nouveaux arrivants ont également commencé à faire changer d’avis un certain nombre de vieux exilés, bien forcés de constater l’inanité de l’embargo.
Ce changement démographique au sein de la communauté cubaine a accompagné les autres bouleversements démographiques aux États-Unis. L’un mécanique : le passage des ans renvoie la guerre froide au statut d’antiquité et les jeunes Américains ne se sentent plus concernés par ce combat qui a défini la politique dans leur pays pendant tant d’années. Le second concerne l’hispanisation de la société américaine : les immigrés d’origine cubaine représentent une part de plus en plus faible par rapport à ceux d’origine mexicaine, salvadorienne, etc. La primauté des intérêts « cubains » s’en est trouvée diluée.
  • Le jeu politique et la perspective de 2016
Obama le prosaïque sait qu’on ne lutte pas contre la démographie et qu’il vaut mieux surfer sur cette vague plutôt que de tenter d’y résister. Il a aussi compris qu’il avait tout intérêt à s’emparer de ces changements pour des raisons électoralistes.
Barack Obama a remporté deux fois l’État de Floride lors des présidentielles de 2008 et 2012, y compris la majorité des voix des Cubano-Américains, alors qu’il avait été l’une des rares personnalités politiques à déclarer publiquement qu’il était en faveur de la levée de l’embargo, et qu’il affrontait des adversaires (McCain, Romney) qui défendaient son maintien.
Une grande enquête réalisée cette année par l’Université de Floride vient confirmer ces bouleversements : 52 % des Cubano-Américains sont favorables à la levée de l’embargo et 68 % sont favorables au rétablissement de liens diplomatiques. Dans le détail de l’enquête, il apparaît clairement que plus les sondés sont jeunes, plus ils sont favorables à ces mesures.

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