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mardi 12 août 2014

Mediapart - Ces Russes en exil face à un pays qui leur échappe

|  Par Amélie Poinssot
Roman Sorokin, transsexuel demandeur d'asile, arrivé en France à l'été 2013 Roman est en colère contre son propre pays. « Cette Russie qui revendique farouchement son indépendance, pourquoi ne respecte-t-elle pas celle de l'Ukraine ? Car il faut bien admettre que ce n'est pas l'Ukraine qui a envahi la Russie, mais bien l'inverse. » Mais le jeune homme préfère ne pas aborder le sujet avec les rares personnes avec qui il reste en contact en Russie – il limite les liens volontairement afin de ne pas mettre trop de gens en danger. « Si j'en parle avec mes parents et s'ils tombent d'accord avec moi, je leur fais courir un risque car je suis certain que nous sommes écoutés ; si toutefois ils ne sont pas d'accord avec moi, nous pourrions nous fâcher à ce sujet et je serais alors extrêmement déçu. Alors mieux vaut parler d'autre chose… »
Roman Sorokin, transsexuel demandeur d'asile, arrivé en France à l'été 2013 © Amélie Poinssot
Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev sous le pinceau de Konstantin Altunin © Konstantin Altunin
Anastasia Kirilenko, journaliste russe arrivée à Paris le 28 juillet 2014 © Amélie Poinssot
Ils ont quitté la Russie cette dernière année, menacés par le pouvoir, ou s'en sont éloignés il y a plus longtemps, pour diverses raisons. Aujourd'hui, alors que la crise ukrainienne a radicalisé le récit national russe, aucun d'entre eux ne peut imaginer retourner vivre dans son pays natal. Témoignages de Russes en France qui peinent, aujourd'hui, à échanger avec leurs proches abreuvés de propagande.

Anastasia Kirilenko, journaliste russe arrivée à Paris le 28 juillet 2014Anastasia Kirilenko est arrivée à Paris le 28 juillet 2014. Ce n'est pas la première fois que cette journaliste visite la capitale française, où elle avait déjà travaillé en 2006. Mais cette fois-ci, elle est là pour rester. Cela fait longtemps que cette parfaite francophone l'avait envisagé et mettait de l'argent de côté pour pouvoir partir… Et puis, la crise ukrainienne a tout accéléré. Anastasia s'est sentie de plus en plus isolée, ne fréquentant plus qu'un petit cercle d'amis qui partageaient les mêmes points de vue, les discussions avec ses proches devenant… « compliquées ». « Je ne peux m'imaginer fonder une famille dans ce contexte. Je ne veux pas faire un enfant qui baignerait dans cette propagande », lâche cette trentenaire qui s'est sentie attaquée au sein même de sa propre famille. « Tu es l'ennemie de la Russie », lui a lancé son cousin… « Pour lui, je suis la cinquième colonne, alors que je ne cherche même pas à imposer mes vues, à le convaincre de quoi que ce soit. Je lui ai simplement fait part de mon étonnement de ne voir aucun observateur indépendant lors du référendum sur la Crimée, ou encore de ce que j'avais vu de mes propres yeux à Donetsk en février, lorsque j'ai accompagné sur place un journaliste comme traductrice : ce que j'ai vu alors n'avait rien à voir avec la présentation qu'en ont faite les médias russes. Mais mon cousin passe à l'offensive tout de suite, il refuse de discuter. Quant à mon frère, il a applaudi à l’annexion de la Crimée alors qu'il n'y mettra jamais les pieds, il n'en a pas les moyens… »
Ce pourquoi Poutine est aujourd'hui aussi populaire en Russie reste « énigmatique » pour cette jeune femme, mais la clef se situe sans doute à la fin des années 1990, cette période marquée par l'hyperinflation où « un kilo de viande coûtait une moitié de salaire… nous avions des poules dans l'appartement ». Beaucoup, comme ses parents qui avaient voté Eltsine en 1991, éprouvent toutes les difficultés du monde à joindre les deux bouts et commencent à regretter l'URSS alors qu'à l'époque soviétique, ils en étaient critiques et lisaient Soljenitsyne… Le sentiment d'avoir été trahis par l'Occident prospère, à l'issue d'une décennie de rapprochement avec l'UE. « Vladimir Poutine arrive au pouvoir à ce moment-là, en disant précisément que l'Europe nous a trahis… Et petit à petit, au cours des années 2000, le discours devient farouchement anti-Occident. »

À tel point qu'aujourd'hui la société russe fait preuve d'un étonnant conformisme : sa famille, estime Anastasia, a peur de penser différemment. Elle ne leur en veut pas, mais ne leur dit pas tout de ses activités de journaliste, passée par différentes ONG. Sa mère non plus ne dit pas tout à son entourage : quand Anastasia travaillait pour Radio Free Europe, sa mère racontait à ses amis que sa fille travaillait pour une radio d’État… « Pour ma mère, Radio Free Europe est une radio subversive. » Depuis la réélection de Poutine en 2012, Radio Free Europe a été interdite d'émission, on ne peut plus l'écouter aujourd'hui qu'en ondes courtes et sur Internet. L'espace de liberté se restreint, et avec lui, un certain environnement. Parmi les amis proches d'Anastasia, deux ont également quitté récemment le pays, l'un pour l'Espagne, l'autre pour les États-Unis – l'une était en couple avec un Tadjik, elle ne pouvait l'assumer devant sa famille. « Ce racisme aussi, c'est insupportable », souffle la jeune femme.
Racisme, homophobie, nationalisme, intolérance : la crise ukrainienne arrive sur un terreau déjà bien préparé par le pouvoir poutinien ces dernières années. Roman Sorokin, lui, a dû fuir la Russie il y a un an. Transsexuel, il se dit victime d'une affaire « construite de toutes pièces » par la police. Accusé à deux reprises d'avoir tabassé des amis de son ex-compagne alors qu'il se dit au contraire victime de leur agression, il s'est retrouvé en détention provisoire sans la possibilité de « manger ni boire ni dormir ni voir un avocat pendant 24 heures… On m'a rétorqué qu'en tant que transgenre, je n'avais aucun droit ». Après avoir tenté d'organiser sa défense en vue de son procès, il a finalement compris, après la perquisition du domicile de son avocat et l'interpellation de sa mère, qu'il ne serait pas jugé de façon équitable ; il a donc décidé de fuir le pays. Direction la France, où il a déposé une demande d'asile en janvier dernier.
Inenvisageable pour lui de revenir vivre en Russie. « On nage en plein délire. Ce qui se passe aujourd'hui avec l'Ukraine est à l'image de ma propre histoire : un cauchemar, un délire, une histoire incroyable et pourtant vraie. » Car Roman a vu comment les médias russes avaient traité son cas, déformant, renversant la réalité : il ne peut leur accorder la moindre confiance aujourd'hui sur le conflit ukrainien. Il en veut pour preuve qu'à peine arrivé sur le sol français, il était déjà contacté, sur son tout nouveau portable encore inconnu de tous, par une journaliste russe qui avait également trouvé les numéros de tous ses proches à Volgograd, sa ville d'origine : « Les principaux médias russes sont directement liés au FSB, les services secrets. »

Des familles divisées

Roman Sorokin, transsexuel demandeur d'asile, arrivé en France à l'été 2013La question ukrainienne, en effet, est loin d'être anodine. Elle divise profondément les familles russes. Lidia, résidente en France depuis huit ans, revient tout juste de vacances en Russie où elle a rendu visite à ses proches, à Tcheliabinsk, dans le sud de l'Oural. Entre le magazine d'Aeroflot dans l'avion qui fait sa une sur la Crimée et les panneaux publicitaires géants qui parsèment sa ville et promeuvent des séjours dans la péninsule annexée en mars, elle a vite compris que son pays n'avait plus rien à voir avec celui qu'elle avait quitté. Comme d'autres, Lidia date de l'hiver 2011-2012 le brutal rétrécissement des libertés et le durcissement du clivage de la société. « J'ai commencé alors à participer à des rassemblements à Paris, moi qui ne m'étais jamais intéressée à la politique auparavant, raconte la jeune femme qui se souvient avoir même voté Poutine lors de sa première élection en 2000. Ma mère me conseillait de m'occuper plutôt de ma vie privée et de ne plus manifester au risque de m'attirer des problèmes et de leur en attirer aussi… J'étais très étonnée de sa réaction : nous ne sommes plus à l'époque soviétique ! J'ai donc arrêté par la suite de parler de mon engagement à mes parents, car non seulement je participais à des manifestations, mais en plus, je les organisais... »
Quand la crise ukrainienne éclate, pourtant, Lidia sort de son silence. « Nous avons recommencé à nous engueuler au téléphone... » Mais le dialogue tourne court. « Un jour mon père me dit : "Votre Obama, cela fait longtemps qu'il n'a rien dit sur l'Ukraine !"... Il me parle comme si je n'étais plus russe moi-même. Il préfère croire ce qu'il voit à la télévision que chercher d'autres sources d'information ou m'écouter, moi qui regarde autant les médias russes que les médias étrangers. Comme beaucoup de Russes, il n'a pas été formé à chercher lui-même l'information, à analyser ce qu'on lui raconte. Tant qu'il ne verra pas à la télévision de procès contre Poutine et toute sa clique, il ne me croira pas. » Résultat, pendant son séjour, pour éviter la confrontation, elle sort de la maison dès qu'arrive l'heure des infos. « Je ne pouvais pas rester assise avec mes parents devant le poste, je devais sortir sinon c'était la dispute assurée. » 

Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev sous le pinceau de Konstantin Altunin
Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev sous le pinceau de Konstantin Altunin © Konstantin Altunin

Ce sentiment de ne plus comprendre son propre pays, de laisser s'instaurer des non-dits et des silences, Konstantin Altunin le ressent aussi, plus que jamais. Cet artiste peintre a dû prendre la fuite l'été dernier, à la suite d'une exposition à Saint-Pétersbourg où ses toiles ont fait scandale. Il faut dire que l'une d'entre elles représentait Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev dans des corps de femmes, revêtus de seuls éléments de lingerie, « une façon de raconter avec humour que ces deux figures sont interchangeables »… Mais les autorités russes ne goûtent visiblement pas l'humour d'Altunin. Le député de l'assemblée de Saint-Pétersbourg Vitaly Milonov, auteur et promoteur d'une loi locale contre la « propagande homosexuelle » qui a été par la suite adoptée au niveau national, fait irruption avec une armada de policiers et de journalistes dans cette exposition qui se tenait sur la perspective Nevsky, la principale artère de la ville. Le tableau en question et trois autres sont aussitôt mis sous scellés, le directeur et le caissier de l'exposition interpellés.
Konstantin Altunine se trouve à ce moment-là chez lui à Arkhangelsk, dans le nord du pays : ses amis lui font comprendre qu'il risque d'être inquiété très rapidement et lui conseillent de partir au plus vite. « J'ai pris le premier avion pour Moscou, puis le suivant pour Paris. » Pas par gaîté de cœur. « Je ne suis pas un activiste de l'opposition !, proteste l'artiste qui, après neuf premiers mois passés dans la capitale française, s'est vu octroyer un logement social à Metz où il est désormais installé avec sa femme et sa fille. Je n'ai pas peint cela pour provoquer, je n'avais aucune envie de quitter mon pays, je n'avais pas un billet d'avion tout prêt pour la France, je ne fais que dessiner ce qu'il y a dans ma tête… Et Poutine est forcément dans ma tête, comme dans celle de tous les Russes, cela fait 14 ans que nous le voyons tous les jours à la télévision... ! »

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