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mardi 3 décembre 2013

Mediapart - Kadhafi-Sarkozy : « Mon père sait où sont les preuves », affirme la fille Senoussi

Abdallah Senoussi, le 21 août 2011 à Tripoli.
Abdallah Senoussi, le 21 août 2011 à Tripoli. © Reuters






La fille de l’ancien chef des services secrets intérieurs libyens, Abdallah Senoussi, a été reçue par la cellule diplomatique de l’Élysée, lundi 2 décembre, en compagnie des avocats de son père pour plaider la cause de ce dernier, aujourd’hui menacé d’être exécuté en Libye. Réclamé par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, où il est accusé de crime contre l’humanité, Abdallah Senoussi est actuellement jugé à Tripoli dans des conditions d’opacité et d’iniquité dénoncées par plusieurs organisations non gouvernementales.

 Considéré comme l’un des plus redoutables collaborateurs de Mouammar Kadhafi, Abdallah Senoussi a été surnommé par certains spécialistes « la boîte noire » de l’ancien régime. Il est aussi celui qui fut, par l’intermédiaire du marchand d’armes Ziad Takieddine, au cœur de toutes les relations franco-libyennes du temps de la lune de miel entre Nicolas Sarkozy et le colonel Kadhafi avant la guerre subite de 2011.  




Dans un entretien à Mediapart, réalisé au cabinet de son avocate parisienne, Me Rachel Lindon, sa fille, Anoud, étudiante en droit aujourd’hui en exil au Caire avec sa famille, affirme que son père « est prêt à collaborer avec la justice française pour que la vérité soit faite » sur les soupçons de corruption de Nicolas Sarkozy en 2007. « Il peut aider les juges à trouver les preuves. Mon père a un problème avec Sarkozy, c’est certain. (…) Mon père a toujours été très surpris de la guerre déclenchée par la France. Il disait : “Je ne comprends pas. Je l’ai aidé à être président” », dit-elle.
Anoud Senoussi demande aujourd’hui à la France de jouer de son influence diplomatique auprès de la Libye pour que son père soit transféré à la CPI, à La Haye. « Je ne demande pas que mon père soit remis en liberté. Je réclame un procès équitable », déclare-t-elle. Contactée, la présidence de la République, qui confirme la rencontre, affirme avoir écouté les arguments des avocats d'Abdallah Senoussi, mais ne donne aucune information sur d'éventuelles suites. Entretien.
Qu’attendez-vous de votre visite en France ?
ANOUD SENOUSSI : Je suis en venue en France pour voir des représentants du gouvernement parce que c’est le pays des droits de l’Homme. C’est pourquoi je suis venue frapper à la porte, ici. La France est un pays politiquement influent qui peut faire pression sur le gouvernement libyen afin que mon père soit jugé par la Cour pénale internationale, qui le réclame. Mon père connaît beaucoup de secrets sur la France, plus précisément quand M. Sarkozy en était le président. Les secrets, vous savez, c’était le job de mon père d’en avoir. Aujourd’hui, mon père est en prison en Libye, entre les mains d’Abdelhakim Belhadj, un ancien détenu de Guantanamo, lié à Al-Qaïda. C’est très dangereux si Al-Qaïda récupère d’une manière ou d’une autre certains secrets que connaît mon père.

Avez-vous rencontré des responsables politiques pour plaider la cause de votre père ? 

Hier, j’ai rencontré avec les avocats de mon père des officiels français à la présidence de la République. Mais vous comprendrez que je ne puisse pas vous en dire plus. Cette discussion doit rester confidentielle.

Que savez-vous de la situation judiciaire de votre père en Libye ? 

Comprenez que je ne vous parle pas qu’en tant que fille d’Abdallah Senoussi, mais aussi en tant que citoyenne libyenne. J’ai été moi-même emprisonnée pendant onze mois pour de soi-disant faux documents et, juste après ma libération, j’ai été kidnappée par des milices puis relâchée. En Libye, aujourd’hui, le pouvoir est faible. Les milices font ce qu’elles veulent et le gouvernement ne peut rien faire contre elles. Quand je parle de mon père, je parle des droits de l’Homme. Nous n’avons pas le droit de le voir. La seule fois que je l’ai vu, c’était en février dernier. Cela a duré quatorze minutes !

Que savez-vous de son état de santé en prison ? 

Quand je l’ai vu, il avait des marques aux yeux et au nez. Il a été battu et torturé. Il a perdu des dizaines de kilos. Il faut bien comprendre que mon père n’est pas jugé par un vrai tribunal. Le tribunal est vide. Il n’y a pas d’avocats pour le défendre. Ses avocats internationaux ne peuvent même pas le voir. Personne.

Dans sa dernière interview télévisée, le 21 août 2011, votre père a parlé du financement de Nicolas Sarkozy en 2007 par le régime libyen. Il a évoqué l’existence de preuves, de traces de paiements… Qu’en savez-vous ? 

Quand j’étais encore en Libye, j’ai beaucoup entendu dans l’entourage officiel de mon père que le régime de Kadhafi a donné de l’argent pour Sarkozy, oui. Ce secret ne fait pas mal qu’à Sarkozy. Il fait mal à toute l’histoire de France, mais aussi à la Libye. Les États-Unis et l’Angleterre ont, eux aussi, peur de la révélation de certains secrets, d'après ce que je sais.
Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi 
Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi © Reuters
 
 
Pensez-vous que votre père sache où se trouvent les preuves de ce financement ? 

Bien sûr ! Mon père ne dit jamais rien qu’il ne puisse pas prouver. C’était son métier. Dans son travail, je sais qu’il enregistrait beaucoup. Mon père sait où sont les preuves du financement, bien entendu. Moi, non. Il n’était pas du genre à confier ce genre de secrets aux femmes ou aux enfants de la famille. Mon père a toujours été très surpris de la guerre déclenchée par la France. Il disait : “Je ne comprends pas. Je l’ai aidé à être président. Pourquoi maintenant il nous combat ? Si nous ne l’avions pas aidé, il n’aurait pas été président.” Je l’ai personnellement entendu le dire fin 2011.

Votre père était-il présent en France durant la visite d’État de Mouammar Kadhafi à Paris en décembre 2007 ? 

Non, il n’était pas en France, à ma connaissance. Je sais que mes parents sont venus en France au début des années 1980. Mais pas après, parce qu’il a eu des problèmes avec la justice française [l’affaire de l’attentat du DC 10 UTA a valu à Abdallah Senoussi un mandat d'arrêt international et une condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité en 1999, ndlr]. En revanche, il s’est rendu plusieurs fois en Italie, à Milan, pour soigner un cancer, qui m’inquiète beaucoup.

Est-ce que votre père serait prêt à témoigner devant les juges chargés d’enquêter sur les soupçons de financements occultes de M. Sarkozy par la Libye ? 

Bien sûr. Mon père est prêt à collaborer avec la justice française pour que la vérité soit faite sur cette histoire. Il peut aider les juger à trouver les preuves. Mon père a un problème avec Sarkozy, c’est certain. Mais pas avec le gouvernement français. Pas avec le président François Hollande. Il peut aider et donner toutes les informations sur Sarkozy. Vous savez, mon père a la tête dure.

Votre père est accusé d’avoir été la tête pensante de plusieurs décennies de terreur en Libye. Que dites-vous des accusations très lourdes qui pèsent sur lui ? 

Je sais ce dont on l’accuse. Je ne crois pas qu’il soit responsable de tout. Je ne demande pas que mon père soit remis en liberté. Je réclame un procès équitable, des avocats qui puissent le rencontrer, des visites familiales et une accusation judiciaire précise. Aujourd’hui, c’est tout le contraire. En Libye, ils vont le tuer.

Connaissez-vous l’intermédiaire et marchand d’armes français Ziad Takieddine ? 

Il travaillait avec mon père et il sait beaucoup de choses. C’est tout ce que je peux dire.

Pourquoi les anciens dirigeants libyens, dont votre père, n’ont pas rendu publiques les preuves qu’ils disaient détenir sur la corruption française ? 

Je sais que la stratégie était de ne pas sortir les preuves pour tenter de négocier jusqu’au dernier moment. Mais cela n’a pas marché. Maintenant, mon père peut aider la justice française.

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