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lundi 25 novembre 2013

Mediapart - L'Europe vend ses «visas dorés» aux très riches

 |  PAR LUDOVIC LAMANT
La tendance s'accélère dans l'Europe du Sud en crise : passeports et permis de résidence sont offerts aux étrangers, à condition qu'ils investissent dans certains secteurs de l'économie, comme l'immobilier. Des centaines de jeunes entrepreneurs chinois en ont déjà profité. La Commission européenne observe un silence étonnant.

Lisbonne, de notre envoyé spécial
L'Europe en crise pratique de grands écarts douteux. L'Union s'est montrée incapable de réagir, après la tragédie des migrants de Lampedusa (voir notre compte-rendu du conseil européen d'octobre). Mais certaines de ses capitales, au même moment, se mettent à organiser des filières d'« immigration choisie » sans le dire, en vendant passeports et permis de résidence à des hommes d'affaires fortunés.
La tendance est en train de gagner toute l'Europe du Sud, asphyxiée par la crise des dettes publiques. Prêts à tout pour trouver du cash et faire tourner tant bien que mal leurs économies atones, des gouvernements misent sur une idée spectaculaire : vendre à prix d'or des permis de résidence, voire carrément la nationalité du pays en question, à des hommes d'affaires chinois, brésiliens ou russes.
Malte est l'un des derniers États membres de l'UE à s'être lancés dans ce nouveau business. N'importe quel citoyen âgé de plus de 18 ans peut devenir maltais, à condition de signer un chèque de… 650 000 euros. Le gouvernement, qui a fait l'annonce la semaine dernière, table sur 45 nouveaux naturalisés la première année – ce qui devrait apporter quelque 30 millions d'euros à cette petite île endettée. Aux yeux de certains hommes d'affaires non européens, la proposition est d'autant plus alléchante que l'obtention de cette nationalité donne ensuite accès à l'ensemble des 26 États de l'espace Schengen.
Au Portugal, des « visas dorés » (vistos dourados) sont en place depuis le début de l'année. Trois montages sont possibles pour obtenir le précieux sésame : un investissement d'au moins 500 000 euros dans l'immobilier local ; un transfert de capitaux d'au moins un million d'euros vers le Portugal ; ou encore une injection de capitaux dans l'économie locale, qui entraîne la création d'au moins dix emplois déclarés à la Sécurité sociale. À la clef, une autorisation de séjour sur le territoire portugais, qui peut aller jusqu'à cinq ans.
En huit mois, 318 personnes ont ainsi obtenu leur « visa doré » portugais, 80 % d'entre eux via des investissements dans l'immobilier. Au classement des nationalités, les Chinois arrivent en tête, suivis des Brésiliens, des Angolais et des Sud-Africains. En tout, cela représente près de 200 millions d'euros injectés dans l'économie portugaise depuis le début de l'année – même si l'on voit mal en quoi les investissements dans l'immobilier de luxe sont véritablement productifs pour l'économie en général.
À la tête de PortugalEstate, Vyacheslav Eshanu vend des résidences d'Algarve à la classe moyenne russe. ©Reuters.À la tête de PortugalEstate, Vyacheslav Eshanu vend des résidences d'Algarve à la classe moyenne russe. ©Reuters.

Si l'on en croit une enquête du magazine Visão, le succès du programme portugais s'explique en partie par l'effondrement de l'économie chypriote, au printemps. Des investisseurs chinois et russes, soucieux de limiter la casse sur l'île, ont rapatrié leurs biens au Portugal en s'achetant des vistos dourados à tour de bras. Quant à certains hommes d'affaires angolais, qui profitent de la crise de l'ancienne métropole pour racheter des biens (lire notre enquête), ces visas leur facilitent la tâche. Ce qui pourrait durcir les critiques sur l'étendue supposée du blanchiment d'argent sale au Portugal par des Angolais.
À Lisbonne, toutefois, ces « permis de résidence pour activité d'investissement », selon le jargon officiel, n'ont pas fait débat. Jointe par Mediapart, l'opposition socialiste n'a rien trouvé à redire. D'après nos recherches, un seul intellectuel a pris la parole pour critiquer la mesure. « Répugnant », a jugé Antonio Barreto, un sociologue portugais plutôt considéré comme un soutien du gouvernement de centre-droit en place à Lisbonne. « C'est absolument répugnant d'effectuer des investissements au Portugal avec des visas et des passeports de faveur »a-t-il tranché fin août dans un entretien au quotidien Público.
Loin de remettre en cause ces méthodes, l'exécutif portugais redoute plutôt la concurrence d'autres États européens en crise… Car l'Espagne voisine vient elle aussi, en octobre, de mettre en place son propre système. Là encore, trois options sont sur la table, pour obtenir le visa espagnol : 500 000 euros d'investissements dans l'immobilier, un rachat de la dette publique espagnole à hauteur d'au moins deux millions d'euros, ou encore le lancement d'une activité économique « novatrice ». Le sulfureux Américain Sheldon Adelson, qui s'apprête à construire le mégacasino Eurovegas dans la banlieue de Madrid, devrait ainsi obtenir sans difficulté son permis de résidence.
En Espagne, le parti socialiste (opposition) est monté au créneau, dénonçant la« mercantilisation » du permis de résidence. Des associations pour les droits des migrants ont, elles, jugé la mesure « discriminatoire »rappelle le quotidien El País. Mais le gouvernement se défend sans trembler : « C'est ni plus ni moins ce que font les pays voisins pour favoriser les investissements étrangers, de manière ordonnée, disciplinée », a expliqué en mai la numéro deux de l'exécutif espagnol, Soraya Saenz de Santamaria. « Le système s'est généralisé. »
La vice-présidente espagnole n'a pas tort. La Grèce a mis en place un dispositif similaire depuis avril (à partir de 250 000 euros d'investissement dans l'immobilier), mais la mesure ne rencontre pas le succès escompté. À Chypre, la barre est fixée à 300 000 euros. D'autres pays de l'UE, pas seulement au sud, comme l'Irlande et la Lettonie (à seulement 72 000 euros…), proposent eux aussi leur « visa doré ». Les Pays-Bas s'apprêtent à lancer le leur l'an prochain, avec un seuil fixé à 1,25 million d'euros. 

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