Facebook

dimanche 29 mai 2011

Mazarine, Mitterrand, DSK… : pourquoi on nous cache tout

Doit-on parler de la vie privée des puissants ? Le Français Patrick Jarreau et l'Américaine Elaine Sciolino en débattent.

Elaine Sciolino et Patrick Jarreau (Audrey Cerdan/Rue89)

Il y a depuis longtemps un consensus assez large, en France, pour ignorer la vie privée des hommes et femmes publics  : parce que les lois françaises sur la presse sont parmi les plus strictes au monde, mais aussi parce que la question faisait peu débat. L'affaire DSK va-t-elle bouleverser ce « pacte » entre les médias, les politiques et le public  ?

Dominique Strauss-Kahn, arrêté le 14 mai à New York, a été inculpé de tentative de viol sur une femme de chambre de l'hôtel Sofitel. Le favori de l'élection présidentielle est devenu en un instant un « prédateur sexuel » dont « tout le monde » (entendez les journalistes) savait qu'il ne se contrôlait pas.

« Il frôle souvent le harcèlement, un travers connu »

Fallait-il enquêter sur les rumeurs de ­harcèlement de nombreuses femmes (souvent des journalistes), alors qu'aucune plainte n'avait jamais été déposée  ?

En 2007, lorsque le directeur général du FMI prit ses fonctions à New York, Rue89 relaya une note de blog de Jean Quatremer, de Libération, qui prédisait que le comportement de DSK pourrait s'avérer inadmissible dans un univers anglo-saxon  : « Il frôle souvent le harcèlement, un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). »

Fallait-il rebondir  ? Faudra-t-il, demain, enquêter davantage ? En dire plus ? En d'autres termes, la frontière entre la vie publique et la vie privée de ceux qui se destinent à de hautes fonctions doit-elle bouger ?

Le monde de la presse se partage entre partisans du statu quo – qui redoutent de voir les journalistes jouer, comme aux Etats-Unis, les inquisiteurs de chambres à coucher – et adeptes du mea culpa qui veulent repousser la frontière de la vie privé.

« Pacte français » et pratique américaine

Pour éclairer cette question, qui est tout sauf simple, nous avons rassemblé deux « vieux routiers du journalisme » : un Français et une Américaine :

  • Patrick Jarreau est l'ancien chef du service politique du Monde, responsable à ce titre de la couverture de la campagne électorale de 2007, et aujourd'hui blogueur sur Rue89.
  • Elaine Sciolino, correspondante du New York Times en France depuis dix ans, vient de publier « La Séduction. How the French Play the Game of Life » (« Comment les Français jouent avec la vie »).

Au-delà du « cas DSK », il nous est apparu utile de confronter le « pacte français » à la pratique américaine, radicalement différente.

Nous avons donc soumis à ces deux professionnels aguerris cinq cas emblématiques des deux dernières décennies.

  • Mazarine, la fille cachée de François Mitterrand
  • La maîtresse syrienne de Roland Dumas
  • Cécilia et Nicolas, Ségolène et François : les divorcés de 2007
  • Frédéric Mitterrand et les «  gosses  »
  • Dominique Strauss-Kahn et les femmes

Autant d'exemples où des journalistes savaient plus que ce qu'ils ont publié, de frontières délicates entre vie privée et vie publique.

Au-delà de leurs désaccords, Patrick Jarreau et Elaine Sciolino se sont retrouvés pour dire que l'« affaire DSK » est un tournant, et que la vie privée ne pourra plus rester une affaire purement privée dès lors qu'elle a un impact sur la vie publique.

1

Mazarine et Anne Pingeot lors de l'enterrement de François Mitterrand (Philipe Wojazer/Reuters)Mazarine, la fille cachée de François Mitterrand

En 1994, François Mitterrand officialise l'existence de sa fille cachée, Mazarine, qu'il a eue en 1974 avec Anne Pingeot, et que les Français découvriront à ses funérailles, au côté de son épouse légale, Danielle Mitterrand.

Le secret, pourtant connu de plusieurs journalistes, avait été bien gardé, au prix, notamment, d'écoutes téléphoniques illégales.

Fallait-il parler de Mazarine  ?

Elaine Sciolino : Oui, il fallait en parler. J'en suis 100 % convaincue. Pour trois raisons :

  • C'est une question de jugement d'un leader politique. Veut-on un leader qui a une vie secrète ? Est-ce qu'une liaison comme ça est acceptable pour sa femme et son pays  ? Ce n'est pas une maîtresse informelle, c'est une deuxième femme. C'est mon point de vue d'Américaine.
  • L'Etat français a beaucoup payé pour la sécurité, l'appartement, etc. Le peuple a le droit de savoir où vont ses impôts.
  • Ce n'est pas le seul secret que François Mitterrand a gardé : l'autre, c'est sa santé. Il a caché sa maladie, et c'est grave aussi.

Aux Etats-Unis, les journalistes n'auraient jamais hésité à parler de Mazarine  ?

E. S.  : Au contraire, le jour où on découvre une telle réalité, il faut le publier.

Patrick Jarreau : Je suis en désaccord point par point avec ce que dit Elaine.

Le premier argument est le cœur du problème. Est-ce que le fait que le président ou un candidat à la présidence ait un secret le disqualifie à vos yeux ou jette une suspicion sur la confiance qu'on peut lui faire  ?

Cela signifie que la morale conjugale d'un homme doit être prise en compte dans l'évaluation de sa capacité à gouverner.

Je suis en total désaccord : il n'y a pas lieu de faire cette migration d'un domaine à l'autre et de considérer que si un homme cache des choses dans sa vie sentimentale il devient suspect dans tous les autres domaines de sa vie. La vie n'est pas comme ça.

Quant aux conséquences de cette deuxième famille sur l'Etat, ça ne tient pas.

Soit on dit que seul un certain mode de vie est acceptable, et, dans ce cas, il faut le définir et exclure les candidats qui ne s'y conforment pas.

Soit on admet que la vie personnelle est autre chose, et dans ce cas on a un homme, marié, dont la femme n'a pas demandé à divorcer, et qui a par ailleurs une deuxième famille, comme ça a été dit après sa mort, Mme Mitterrand le sait, il est élu président de la République, il faut que l'Etat prenne en charge cela.

D'ailleurs, si Anne Pingeot a été logée dans un bâtiment officiel, c'est pour des raisons de sécurité. Au total, le surcoût ne me paraît pas démontré, et il me semble normal que la République prenne ça en charge.

Concernant la maladie, ce qui n'a rien à voir avec ce qui précède, cela appelle la question de savoir qui décide. A partir du moment où un homme est élu président de la République, est-ce que quelqu'un d'autre que lui-même peut juger de son aptitude à exercer la fonction ? C'est à celui que nous avons élu qu'il appartient de juger.

E. S.  : Vous avez utilisé le verbe « juger », et il est très important. Il ne faut pas se tromper de débat. La vraie question n'est pas : est-ce que les journalistes doivent enquêter dans les chambres à coucher des puissants ?

C'est : quels sont les faits qui méritent d'être racontés, qui justifient une enquête et un article de journal ? C'est là, peut-être, qu'il y a un jugement différent en France et aux Etats-Unis.

A mon avis, quand le chef de l'Etat vit avec un mensonge tous les jours, personnellement je ne suis pas prête à voter pour lui. Je ne dis pas qu'on ne fait pas de bêtises dans la vie, mais les gens ont le droit de savoir quel est le comportement de leur leader ou futur leader. C'est se moquer du monde de penser que les Français doivent payer pour la deuxième famille.

Il y a aussi eu dérive sous Mitterrand avec les opérations de surveillance illégales ou peu orthodoxes destinées à protéger ce secret, n'est-ce pas cela qui a été surtout problématique  ?

P. J.  : Je suis d'accord. C'est l'argument qu'on peut retenir. Le fait même que c'était secret créait un risque et poussait à prendre des mesures pour que cela reste secret.

Je nuancerai cet argument en disant que tout homme ou toute femme qui exerce des fonctions gouvernementales peut présenter un certain nombre de risques, qui vont tenir à tel ou tel aspect de sa personnalité, de son passé.

Mais là on a un risque qu'on peut qualifier d'inutile. Mais je maintiens que la fidélité ou l'infidélité conjugale ne me paraît pas être un bon critère dans l'évaluation d'un homme ou d'une femme politique.

Photo : Mazarine et Anne Pingeot lors de l'enterrement de François Mitterrand (Philipe Wojazer/Reuters)

2 commentaires:

  1. J'ai bien aimé le Frederic Mitterand et les gosses !!!

    RépondreSupprimer
  2. Nous vivons dans un monde pourri, Marine Lepen à raison, c'est triste mais elle a raison, regardez sur le plateau TV de la video comme tout le monde est dan ses petits souliers !!!et Frederic Mitterrand n'a jamais porté plainte contre elle !!!

    RépondreSupprimer