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mardi 10 mai 2011

La nostalgie de Mitterrand ou le rejet de Sarkozy ?


Photomontage de Sarkozy en Mitterrand réalisé pour le numéro 5 de Rue89 Le Mensuel (Audrey Cerdan/Rue89).

La distance qui sépare la jeune génération de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République est égale à celle qui séparait la mienne du Front populaire. Les socialistes chantent 1981 comme ils chantaient 1936. L'histoire se répète-t-elle ?

Le Front populaire, une source d'inspiration

Pour un jeune Français de gauche, dans les années 1960, Juin 36 était un trésor d'émotions et de rêves. On puisait différemment, selon sa sensibilité et ses espérances, dans la grande boîte des photos et des phrases :

  • la victoire dans les urnes,
  • Léon Blum premier ministre,
  • la grève,
  • les métallos de Courbevoie et les demoiselles des magasins,
  • Renoir et Prévert,
  • les accords de Matignon – « Il faut savoir terminer une grève » (Maurice Thorez),
  • la semaine de quarante heure et les congés payés…

Les parents et les grands-parents, qui avaient connu cette période, étaient plus partagés. Ils se souvenaient de la « pause » décrétée par Blum au bout de huit mois et de la défaite du Front, en 1938, devant l'opposition du Sénat. Ils ne pouvaient oublier les erreurs commises face au fascisme – la non-intervention dans la guerre civile espagnole – et leurs conséquences en 1940.

Après la victoire du 10 mai 1981, il y eut aussi une « pause dans l'annonce des réformes », demandée par Jacques Delors dès l'automne. Mais, si la « rigueur » s'est vite imposée, les institutions ont permis au pouvoir de gauche de tenir. Si le Sénat s'est employé à rendre la vie du gouvernement difficile, la Ve République, comme la IVe avant elle, ne permettait plus aux super-notables du suffrage indirect de mettre en échec la volonté populaire portée par les députés. Et quand il a fallu affronter une menace extérieure – celle des missiles soviétiques pointés sur l'Europe libre – Mitterrand est monté en première ligne.

Mai 81, célébré à tout va par les socialistes et remémoré consciencieusement par les médias, peut-il être pour la gauche d'aujourd'hui la référence et la source d'inspiration que le Front populaire fut pour les générations précédentes ? Autrement dit, la longue chaîne des « luttes de classes en France » (Karl Marx) – juin 1848, la Commune, le Front populaire, la Libération, Mai 1968 – s'est elle prolongée à travers la victoire de la gauche en 1981 ou bien a-t-elle pris fin avec elle ?

Adultes en 1981, ils sont moins enthousiastes que les jeunes

Un sondage de BVA pour 20 Minutes montre que si le bilan de François Mitterrand à la tête de l'Etat est jugé positif par une large majorité de Français, ceux qui étaient adultes en 1981 sont moins enthousiastes que les plus jeunes. Selon un autre sondage (TNS pour Canal+), l'abolition de la peine de mort et les réformes sociales sont considérées comme les résultats les plus marquants de la victoire de la gauche en 1981.

Lors de ses précédents passages au pouvoir, la gauche ne s'était pas souciée de la peine de mort. En revanche, les réformes sociales ont toujours été au cœur de ses programmes. Comme le déclamait Pierre Mauroy, Premier ministre en 1981, les Français en vacances passent deux semaines avec Léon Blum (accords de Matignon), la troisième avec Guy Mollet (Front républicain, 1956), la quatrième avec Charles de Gaulle (1969) et la cinquième avec François Mitterrand. Trois socialistes sur quatre bienfaiteurs des salariés.

Existe-t-il aujourd'hui une réserve de revendications comparables à ce que furent, au siècle dernier, la réduction de la durée du travail, les congés payés, la retraite ou les droits syndicaux ? Un « peuple de gauche » attend-il que le rapport des forces s'inverse afin d'arracher de nouveaux droits aux possédants et de nouvelles libertés aux conservateurs ?

C'est plutôt le modèle issu des conquêtes du passé qui est en crise. Les questions qui se posent sont celles du financement des retraites et de l'assurance maladie, des défaillances des grandes institutions publiques – éducation, police, justice –, de l'endettement de l'Etat, de l'insuffisance de productivité et de compétitivité de l'économie. Dans cette situation, la célébration de Mai 81 prend un tour étrange et irréel, à moins qu'elle n'exprime la nostalgie d'une époque que chacun sait bien, en son for, révolue.

Une lutte des classes exacerbée par Sarkozy

Mais l'adhésion d'aujourd'hui à la présidence Mitterrand et aux réformes de 1981 – ce qui n'est pas tout à fait la même chose – traduit peut-être, tout simplement, le rejet du pouvoir actuel et de Nicolas Sarkozy. Ce serait logique, puisque le président de la République a été élu, en 2007, sur un discours de rejet de 1968, de 1981 et de leur prolongement en 1997 (les 35 heures). Son échec réhabilite ce qu'il avait dénigré.

L'engouement pour les belles heures de la gauche a aussi à voir avec cette lutte des classes que Sarkozy a réveillée et exacerbée. Les législatures de gauche (1981-1986, 1988-1993, 1997-2002) ont montré que le sort de cette lutte, qui porte au pouvoir les représentants de groupes sociaux différents, ne modifie pas vraiment l'ordre économique et social lui-même. La lutte n'en est pas moins vive.

Il existe aujourd'hui, dans la société française, une demande de retour au peuple sur laquelle le Parti socialiste peut faire valoir ses droits, hérités de Mitterrand et de 1981. La bataille des idées et des images précède et conditionne l'affrontement électoral.

Illustration : photomontage de Sarkozy en Mitterrand réalisé pour le numéro 5 de Rue89 Le Mensuel (Audrey Cerdan/Rue89).

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