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mercredi 16 février 2011

Effet Sarko

Justice : trois jeunes magistrats racontent leur quotidien


Des magistrats manifestent à Nantes, le 10 février 2011 (Stéphane Mahé/Reuters).

Après au moins cinq ans d'études et une formation de près de trois ans à l'Ecole nationale de la magistrature (ENM) de Bordeaux, le temps arrive pour les jeunes magistrats de se frotter aux réalités du métier. La nouvelle fournée s'est retrouvée mêlée à une fronde de la magistrature sans précédent. Trois jeunes juges racontent leur quotidien.

Amélie, 28 ans, substitut du procureur à Bobigny

Amélie est substitut du procureur au parquet de Bobigny (Seine-Saint-Denis) depuis six mois. Ses audiences de la semaine dernière n'ont pas été suspendues, elle a donc continué à travailler. Ce qui ne l'a pas empêchée pas de soutenir sans réserve le mouvement :

« J'avais toujours dit que je ne me syndiquerais pas. Mais maintenant j'y songe sérieusement. Je suis indignée par les propos du président de la République. »

Sur la Côte d'Azur, c'était confortable

Le manque de moyens et la surcharge de travail dont on parle tant sont une réalité. La jeune juge de 28 ans raconte ses difficultés quotidiennes pour gérer correctement ses dossiers. Elle se retrouve régulièrement de permanence quatre jours d'affilée, sans répit jour et nuit :

« La journée, je dois courir à droite et à gauche, parfois avec des dizaines d'appels en attente. La nuit, je peux rentrer chez moi mais je suis parfois réveillée jusqu'à six fois pour traiter des dossiers urgents. »

Elle admet que les situations sont totalement différentes d'une juridiction à l'autre :

« Durant mes stages de formation, j'ai exercé au sein de certains tribunaux sur la Côte d'Azur où les problèmes étaient mineurs. Il y avait un nombre de juges et de greffiers suffisant et des conditions de travail assez confortables. »

« J'ai un bon salaire et j'estime le mériter »

A Bobigny, dans le département le plus pauvre de France, le climat social est difficile à appréhender pour un jeune magistrat. Ni l'école de la magistrature ni son parcours d'excellence scolaire ne l'y ont préparé. Et comme souvent, la misère des usagers se reflète dans celle des installations :

« Les conditions matérielles sont déplorables. Je partage un bureau dans un sous-sol avec un autre collègue. Et il y a quelques semaines encore, les toilettes de l'autre côté du mur fuyaient directement dans notre bureau. »

Amélie espère que le mouvement qui a secoué le monde judiciaire permettra de redonner une bonne image de la justice et de ses fonctionnaires :

« Le gouvernement nous fait passer pour des privilégiés. Je travaille environ 60 heures par semaine. Je commence à 8 heures et ne finis jamais avant 20 heures. Je gagne entre 2 500 et 2 800 euros net par mois. C'est un très bon salaire, mais j'estime le mériter au vu de mes horaires. Aujourd'hui, je demande juste un peu de respect. »

Alexis, 33 ans, juge d'instruction à Beauvais

Avant de devenir magistrat, Alexis Mihman a enseigné le droit pénal dans différentes universités parisiennes. Il estime son temps moyen de travail à 70 heures hebdomadaires. Il a 33 ans et gagne 2 500 euros par mois, « ce qui ne fait pas plus de 7 euros de l'heure ».

Il a pris ses fonctions de juge d'instruction du tribunal de grande instance de Beauvais (Oise) en septembre dernier et s'est pleinement impliqué dans le mouvement de protestation avec l'Union syndicale des magistrats (USM), principal syndicat de la profession dont il est le délégué local :

« Je suis très heureux de faire ce nouveau métier, mais ce n'est pas facile tous les jours. Je m'inquiète de ce qu'il va devenir, comment il sera considéré. »

Adrien, 27 ans, en stage

Adrien, 27 ans, n'a pas participé à la fronde. Il effectue en ce moment un des derniers stages obligatoires de sa formation de futur magistrat. Membre du Syndicat de la magistrature (classé à gauche), il explique :

« A l'école, on nous a beaucoup répété qu'il fallait travailler vite et être tout de suite efficace. Quand on se retrouve pour la première fois en stage, c'est quand même très surprenant de voir des magistrats noyés sous des tonnes de dossiers. »

Choisir son tribunal en fonction de ses moyens matériels

Le 25 février, le classement de sortie de l'ENM sera dévoilé. Adrien sera alors fixé sur son sort. En septembre, il aimerait être affecté à l'application des peines ou à l'instruction. Les problèmes de moyens de chaque tribunal pourraient peser sur son choix :

« Une fois que l'on connaît son rang, il faut appeler chaque juridiction pour se faire une idée de son fonctionnement. On peut avoir envie de travailler dans un grand tribunal, avec des dossiers importants, mais où il y a peut-être plus de problèmes matériels. Il faut bien peser le pour et le contre. »

Adrien admet qu'il n'avait pas envisagé sa future profession comme ça. Ni les problèmes matériels de fonctionnement, ni le manque de respect de l'institution ni, naïvement, ceux de son indépendance :

« Quand j'ai passé le concours de l'ENM, j'étais juste motivé par l'idée de faire un métier dont l'activité se situe au centre de la société. »

► Les prénoms d'Amélie et Adrien ont été modifiés.

Photo : des magistrats manifestent à Nantes, le 10 février 2011 (Stéphane Mahé/Reuters).

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