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mardi 28 décembre 2010

Tabou ou pas tabou : le caca est-il l'ennemi du couple ?


Pipi, caca, prouts et rots sont bien humains. Pourtant, en couple, certaines personnes préfèrent risquer l'occlusion intestinale plutôt que de se laisser aller à un besoin naturel en présence de l'autre.

Ariane Cassandre Corisande, née d'Auble. Leur reine à tous. Parce qu'elle est la « Belle du Seigneur » (comprendre l'amoureuse de Solal), l'héroïne d'Albert Cohen use de 1 000 stratégies pour lui cacher ses allées et venues aux toilettes :

« La regardant boire, il ne put s'empêcher de penser que dans une heure ou deux elle le prierait, avec le même sourire distingué, de la laisser seule un moment. Il déférerait aussitôt à ce désir et il y aurait, quelques instants plus tard, venu de la salle de bains de cette malheureuse, le bruit maléfique de la chasse d'eau. »

« Je pourris les chiottes du boulot »

Comme Ariane, Dorothée (son prénom a été changé) est amoureuse. Elle va même bientôt se marier, avec Marc, son compagnon depuis trois ans et demi. Pourtant, elle lui cache toujours un secret. Parfois… elle va aux toilettes :

« Je n'y arrive pas, je ne peux pas. J'ai peur qu'il entende, qu'il y ait des odeurs, qu'il comprenne que je ne suis pas la femme parfaite. Si vraiment je n'en peux plus, je bourre les chiottes de papier. Je pourris les chiottes du boulot aussi. »

Au début de leur relation, elle s'est même rendue malade :

« Je ne suis pas allée aux toilettes pendant une semaine. J'ai été chez le médecin, et même avec les médicaments qu'il m'avait prescrits, je n'y arrivais pas. C'était vraiment psychologique… »

L'intimité du couple, entre avancée et régression

« Le problème est très complexe », dit effectivement Alberto Eiguier, psychiatre, spécialiste du couple et enseignant à l'UFR de Bobigny. Pour lui, c'est la question de la pudeur et de l'intimité dans le couple qui est en jeu :

« Le couple, c'est une avancée et une régression. Du moment qu'on est en couple, on va partager son intimité avec quelqu'un d'autre, c'est une avancée. Mais il y a aussi une régression dans ce partage. On retourne à un stade de l'enfance, avant l'âge où on nous a appris le contrôle des sphincters, en nous disant que tout cela est sale, et qu'il ne faut pas le montrer aux autres. »

Dans son livre « Le Grand ménage », le Dr Frédéric Saldmann recommande vivement d'éliminer (pipi, caca, prouts) pour être en bonne santé. On y apprend que 14 millions de Français se retiennent de faire pipi dans la journée, tandis que 30% sont constipés. Trois fois plus de femmes que d'hommes. Un chiffre qui prouve bien, dans les faits, la pression de perfection et de « pureté » qui pèse sur les femmes. L'éternel féminin, tout ça, tout ça…

Si commun, si tabou

Mais dans le fond (sans jeu de mots), pourquoi ces mouvements communs à toute l'humanité sont-ils tabous ? D'autant que, comme le rappelle Martin Monnestier, auteur d'« Histoire et bizarreries sociales des excréments » :

« En France, jusqu'au début du XIXe siècle, il était encore possible de faire dans la rue. »

Dans son livre, il raconte le jardin des Tuileries, « lieu de rendez-vous pour les chieurs qui se soulagent sous les haies d'ifs plantés par Le Nôtre. »

Il cite aussi la princesse Palatine qui écrit, dans une lettre en 1718 : « Paris est un endroit horrible et puant. Les rues ont une si mauvaise odeur, qu'on ne peut y tenir. » Pour Georges Vigarello, historien du corps et de la beauté, auteur du »Propre et du sale », il n'est pour autant pas question d'une invention de la pudeur au XIXe :

« La pudeur a toujours existé, mais les curseurs se sont déplacés. Aucune société ne peut se passer de pudeur, il faut un minimum de distance. Jusqu'au XIXe, il était peut-être possible de faire ses besoins dans certains lieux publics, mais il était impensable d'être à moitié nu sur une plage… »

La baronne Staffe ou l'interdit de la salle de bains

Il lie l'apparition d'un tabou autour des mouvements du tube digestif à la modernité :

« On est de plus en plus dans le contrôle et nos sociétés sont devenues de plus en plus techniques. Ce sont des sociétés d'engins, de codes informatiques. Dans une société comme celle-là, on est obligé de s'imposer plus de normes. »

Pour ce qui est du couple, il estime qu'il y a eu une accentuation de la bulle intime. Dans les années 1740, les appartements changent. On commence à individualiser les chambres :

« Il y a un certain nombre de pratiques qu'on ne supporte plus de partager. En 1890, la baronne Staffe dit que la salle de bains est un lieu fermé, l'époux n'a pas à y entrer. Ce qui est intéressant c'est que l'interdit devient explicite et insistant. »

Pour autant, l'historien précise que « dans le couple, par consentement, il peut y avoir une abolition des normes, on peut se réinventer des règles à condition qu'elles n'aient pas un impact sur le social. »

« Avec mon ex, on avait une approche très “LOL” du caca »

C'est ce qui explique donc, qu'au contraire, certains couples transgressent complètement les règles. Porte des toilettes ouverte ou fermée, deux camps semblent s'opposer. Julie, une Parisienne de 25 ans, raconte son évolution sur le sujet.

« Avec mon ex, on avait une approche très “LOL” du caca… Limite je te pète dessus parce que “Ha, ha, ha ! les prouts c'est drôle”. Et puis, quand je suis sortie avec Tom, je me suis dis que ça le ferait pas de reprendre ce genre d'habitudes, que c'était un peu dégueu tout ça… Et que ça pourrait mener inconsciemment à la même issue qu'avec mon ex : devenir un couple de potes et non un couple tout court. »

Pour d'autres, ouvrir la porte de ses toilettes, c'est au contraire presque une preuve d'amour, comme le raconte Gontrand. Il a eu une copine qui « disait que les filles étaient des fées qui ne faisaient pas caca » :

« Elle se retenait pendant plusieurs jours avant d'aller faire ça chez ses parents. Le jour où elle a fait caca pour la première fois chez moi, on a fêté ça. Ça devait vouloir dire qu'on avait une histoire sérieuse. »

Photo : des poignées de chasses d'eau (Loop_oh/Flickr/CC)

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