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vendredi 31 décembre 2010

Stéphane Hessel (1/2) : « Aubry serait ma candidate préférée »

Hessel, auteur du best-seller « Indignez-vous ! » évoque la gauche, un XXIe siècle qui a mal débuté, et… l'indispensable indignation.

Stéphane Hessel dans son salon, le 29 décembre 2010 (Audrey Cerdan/Rue89).

Résistant et ancien ambassadeur, Stéphane Hessel, auteur du mini-livre et best-seller titré « Indignez-vous ! », nous a reçus chez lui, mercredi en fin d'après-midi. A la lumière d'une lampe, assis dans un fauteuil contre un paravent vénitien, armé d'une grosse loupe, il nous attendait en apprenant par cœur des vers de Rilke, un de ses passe-temps favoris.

Selon son éditeur, « Indignez-vous ! », un cri poussé contre l'indifférence, est parti pour dépasser les 500 000 exemplaires. Entretien.


Rue89 : Comment expliquez vous le succès de « Indignez-vous ! » ?

Stéphane Hessel : Je ne sais plus où on en est : 200, 300, 400, 500 000 ? Je ne suis pas cela de très près, et d'ailleurs je n'ai pas de droits d'auteur.

Mais je suis épaté par le nombre de gens qui ont envie d'acheter ce petit bouquin. Un des facteurs du succès, c'est sûrement le titre. Les gens en ont marre, ils ont le sentiment de ne pas comprendre ce qui se passe, ils ont envie de changement.

Il y a toujours eu des raisons de s'indigner, mais ce besoin est plus fort aujourd'hui. Avec la présidence de Sarkozy, il y a de plus en plus de gens qui sentent que certains problèmes ne sont pas résolus et qu'il y a quelque chose qui ne marche pas bien dans le système, que ce soit en France ou au plan mondial.

La première décennie du XXIe siècle a mal tourné. La dernière décennie du XXe siècle, elle, avait été une période faste, entre la chute du mur de Berlin et la mise en place par les Nations unies des objectifs du millénaire pour le développement.

Il y a eu des grandes conférences : Rio sur l'environnement, Pékin sur les femmes, Vienne sur les droits de l'homme et le droit au développement, Copenhague sur l'intégration sociale… Ces conférences disaient : il y a des choses à faire !

Et puis, en 2001, après la chute des tours, on a vécu le rejet de ces initiatives. Ce fut la guerre en Afghanistan, la guerre en Irak. Aux Etats-Unis, c'est la décennie de George Bush. En France, ce fut l'élection d'un Sarkozy sur lequel on comptait pour régler un certain nombre de problèmes qu'il n'a finalement pas réglés…

Tout cela justifie que quand l'on reçoit en pleine figure un petit livre de 25 pages qui dit : « Faut s'indigner, faut résister, y en a marre ! », cela a cet étonnant effet.

« Indignez-vous » n'aurait jamais eu ce succès si c'était un gros livre, je pense par exemple au livre de Susan George [« Leurs crises, nos solutions », ndlr], que vous voyez sur cette table : cet excellent livre qui dit beaucoup mieux ce que j'essaye de dire… mais qui fait 350 pages.

Sartre, que vous citez dans votre petit livre, disait : « On a toujours raison de se révolter ». Y a-t-il une différence entre la révolte qu'il appelait de ses vœux et l'indignation que vous prônez ?

Il y a une nuance importante. Le « révoltez-vous » de Sartre rappelle la révolution d'Octobre, peut-être aussi Mai 68 [c'est aussi un slogan de Mao Zedong, nldr] ; des moments forts, importants, mais qui n'ont pas donné lieu à un vrai changement en termes de justice et de démocratie.

La dignité est un terme intéressant. Il figure dans l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme [dont Hessel était l'un des rédacteurs, ndlr] :

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

La dignité, plus que la révolte, est quelque chose qui marque l'individu humain. Le citoyen est fier de sa dignité d'homme et quand elle lui semble attaquée, il est normal qu'il s'indigne.

Pensez-vous qu'on ait besoin aujourd'hui de révolte « individuelle » plus que que collective ?

On a avant tout besoin de changement et de réformes radicales. En France, par exemple, il nous faut une autre république que la Ve, plus démocratique. Ces changements majeurs peuvent être obtenus par une action à laquelle peuvent participer tous les citoyens conscients, prêts à s'indigner et résister à ce qui risque de les entraîner vers « j'y peux rien », « c'est comme ça », « y a rien à faire »…

Est-ce que cela va ensuite se traduire par une révolte ? Peut-être, mais j'imagine plutôt quelque chose de non-violent.

Ce que je demande aux gens, c'est de sortir de leur indifférence et de leur découragement, de mobiliser leurs énergies pour se dire : il y a à faire, à condition de résister comme nous avons résisté du temps de l'Occupation allemande. J'évoque d'ailleurs dans le petit livre le programme du Conseil national de la résistance qui disait : voilà des valeurs fortes sur lesquelles il faut s'appuyer pour que les choses aillent dans le bon sens.

Concrètement, quand vous parlez de mobilisation des énergies, quel type d'engagements conseillez-vous ?

Il y a énormément de choses à faire, et elles sont à portée de main de chacun. Il faut par exemple lutter contre une économie entièrement dominée par le profit, et on peut le faire en s'engageant par exemple dans l'économie sociale et solidaire. On peut le faire par des organisations citoyennes, il en existe un certain nombre, et sortir du carcan de l'économie néolibérale et financiarisée…

Vous parlez d'organisations, vous citez même dans le livre Attac, Amnesty international, la FIDH, mais vous n'appelez pas à militer dans des partis politiques…

S'inscrire dans un parti, voter pour un parti, c'est très bien. Mais mon petit livre incite ses lecteurs à aller au-delà, à devenir des citoyens dynamiques, à investir leur énergie dans l'environnement, la lutte contre l'injustice, la défense des immigrés… Toutes choses dont les partis devraient certes s'occuper, mais le font-ils assez ? S'ils ne le font pas, il faut les y pousser !

Je ne sous-estime pas le rôle des partis politiques. Un Etat démocratique ne peut pas fonctionner sans eux. J'ai même une affection personnelle pour deux d'entre eux :

  • le Parti socialiste d'une part (et je défends de tout mon cœur Martine Aubry, qui fait un remarquable travail) ;

  • Europe Ecologie d'autre part, sur une liste duquel je me suis laissé inscrire, aux dernières élections régionales.

Je souhaite qu'aux législatives qui vont suivre l'élection présidentielle de 2012, plusieurs partis de gauche travaillent ensemble : communistes, verts, socialistes, et même des candidats du centre républicain. Mais attention : il ne faut pas qu'ils présentent quatre candidats différents à l'élection présidentielle. Je ne vois que deux candidats possibles en l'état actuel : Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn.

Mais Dominique Strauss-Kahn dirige le FMI, qui fait partie des institutions que vous dénoncez…

DSK a pris le FMI à un moment où il fallait le dénoncer, mais il est en train de le transformer assez utilement. On ne sait pas encore bien tout ce que DSK a fait. Par exemple, le FMI ne fait plus d'ajustements structurels, c'est un progrès.

Personnellement, je préfèrerais Martine Aubry : je la considère comme plus énergiquement de gauche ; mais je sais, pour le connaître, que Strauss-Kahn est aussi un homme de gauche. S'il devient Président, il réformera l'économie française selon les même lignes que celles qu'il a soutenues du temps de Jospin ou de Rocard.

Il y a eu en France une gauche qui a fait des choses, je pense au RMI, à la couverture médicale universelle… Et elle peut en faire demain davantage.

Avec ce petit ouvrage, vous devenez une icône pour une gauche infiniment plus radicale que ceux qui soutiennent DSK ou Martine Aubry. Comment le vivez-vous ?

Je n'ai jamais été sensible à l'extrême gauche. Quand je défendais les sans-papiers, des gens me disaient : « Il faut les légaliser tous ! » Moi je leur répondais : « Non, il faut avoir une politique intelligente. Si on décide de régulariser tout le monde, on débouche sur des catastrophes. »

Le discours d'extrême gauche, même dans la bouche d'un homme comme Mélenchon, qui a des côtés très sympathiques, ne me paraît pas la réponse. La réponse, c'est la social-démocratie.

Ça a l'air d'être un vieux mot, mais il est très moderne. Ce n'est pas en se donnant à une idéologie qu'on fera progresser la société : on le fera par une réforme équilibrée et démocratique. Les idéologies ont fait beaucoup de mal, l'idéologie communiste comme l'idéologie néolibérale. Il faut écouter les gens, savoir ce qui les indigne, comprendre sur quoi on peut travailler avec eux, et non pas leur dire, comme le font les idéologues : voilà ce que tu dois faire.


A l'issue de l'entretien, nous avons demandé à Stéphane Hessel de donner son conseil d'indignation aux jeunes. (Voir la vidéo)


Stephane Hessel
envoyé par rue89. - Regardez les dernières vidéos d'actu.

► Deuxième partie de l'interview à venir

2 commentaires:

  1. bravo pour ce message. ce livre est un acte de résistance comparé par certains à l'appel du 18 juin. il est urgent de l'acheter (3 euros) mais encore faut-il le trouver (rupture dans tous les libraires)

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  2. MERCI MONSIEUR HESSEL ET BONNE SANTE EN 2011 POUR QUE L'ON FASSE CE QU'IL FAUT AFIN QU'UNE PRISE DE CONSCIENCE FORTE ET INDIGNEE BALAYE CETTE RACAILLE AU POUVOIR. JE VOUS OFFRE D'ECOUTER UN POETE QUI VA DANS VOTRE SENS MAIS N'A PAS LA CHANCE D'ETRE ECOUTE AUTANT QUE VOUS : JACQUES BERTIN. MERCI DE PRENDRE LE TEMPS DE VOUS INDIGNER AVEC LUI ET BELLE ANNEE 2011 REVOLTEE.
    Geneviève

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